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La vraie rupture de Sarkozy : le déterminisme génétique
Inepties scientifiques et anti-humanisme
16 avril 2007

Il y a quelques jours tous nos médias bruissaient de commentaires indignés par les derniers propos de Nicolas Sarkozy : il venait d’affirmer qu’il considérait que la pédophilie ou le suicide avaient des origines génétiques. L’information a fait la une des journaux du jour, quelques commentaires en pages intérieures le lendemain, puis plus rien. La campagne continue comme s’il ne s’était rien passé. Une fois de plus le règne de l’éphémère digère tout, l’actualité tue l’actualité. Mais a-t-on tiré les enseignements qu’il fallait tirer de cette sortie intempestive du candidat de l’UMP ? Il ne nous semble pas, car nous sommes en face de la véritable rupture qu’incarne Nicolas Sarkozy et elle est dangereuse.

« Philosophie Magazine » a publié, dans son n°8 du mois d’avril 2007, la conversation entre l’ancien ministre de l’intérieur et le philosophe Michel Onfray, au cours de laquelle, évoquant la question de la liberté, le philosophe conclut une réplique par : « Je pense que nous sommes façonnés, non pas par nos gènes, mais par notre environnement, par les conditions familiales et socio-historiques dans lesquelles nous évoluons. [1] »

Ce que N. Sarkozy a dit
Par quoi le candidat à l’élection présidentielle répond : « Je ne suis pas d’accord avec vous. J’inclinerais, pour ma part, à penser qu’on naît pédophile, et c’est d’ailleurs un problème que nous ne sachions soigner cette pathologie. Il y a 1 200 ou 1 300 jeunes qui se suicident en France chaque année, ce n’est pas parce que leurs parents s’en sont mal occupés ! Mais parce que, génétiquement, ils avaient une fragilité, une douleur préalable. Prenez les fumeurs : certains développent un cancer, d’autres non. Les premiers ont une faiblesse physiologique héréditaire. Les circonstances ne font pas tout, la part de l’inné est immense. »

Suite aux premières critiques, il a précisé sa pensée (AP 11.04.07) : « Par exemple, quand j’étais enfant, j’étais choqué parce que l’on expliquait, quand un enfant était homosexuel : "sa mère a eu tort, elle a dormi avec lui". Quand un enfant était anorexique, on disait : "le père était absent". Quand un enfant était autiste, on disait : "oh là ! les parents ont divorcé, cela a provoqué un choc". Depuis, on sait que l’autisme, c’est génétique ».

Ce que l’on peut retirer des propos de N. Sarkozy
Ce qui saute aux yeux, c’est d’abord la juxtaposition (l’amalgame) et le traitement à l’identique de questions qui n’ont strictement rien à voir les unes avec les autres : pédophilie, suicide, cancer, homosexualité, anorexie, autisme, et dans les passages non cités ici : l’obésité, la calvitie, la taille, la migraine [2]... Ainsi, maladies diverses, troubles psychiques, dont les passages à l’acte de certains sont des crimes, mais aussi l’apparence physique au même titre que l’orientation sexuelle, et donc la vie qui découle de toutes ces caractéristiques, tout cela, pour Nicolas Sarkozy, est surdéterminé par les gènes, puisque « la part de l’inné est immense ». Et comme dans ce qu’il dit, il est clair que cela vaut pour lui aussi, nous pouvons en déduire qu’il considère que ce qui le caractérise est également déterminé par ses gènes, non seulement sa petite taille et ses migraines, mais aussi son talent pour le pouvoir, son intelligence. Nous pouvons donc rajouter "l’intelligence" à la liste précédente.

Cette confusion poussée à un degré rare, réduisant l’humain et sa trajectoire dans l’existence à des caractéristiques génétiques déterminées, est franchement extravagante de la part de quelqu’un qui a fait quelques études et qui en plus aspire à devenir Président de la République française. D’autant qu’on ne peut douter de ce que ces propos sont sa pensée véritable, car, s’exprimant à peu de semaines de l’échéance, s’il avait réfléchi sa sortie, ne serait-ce qu’un peu, il se serait abstenu de s’exprimer ainsi, tant ce qu’il a dit est étranger au sens commun, aux valeurs, à "l’identité" de notre pays — "chère" à M. Sarkozy — et pour tout dire, à sa culture.

Contrairement aux Etats-Unis par exemple, où la vision de l’homme communément répandue imbrique intimement le psychique, le physiologique et finalement le biologique — ce que manifeste la psychologie comportementale, largement dominante outre-atlantique —, en France on considère qu’une personne humaine est construite par son éducation, les repères symboliques qui lui ont été transmis ou pas, et que s’il y a suicide ou pédophilie, pour reprendre ses exemples, c’est qu’il y a eu dans la vie de l’intéressé un ou des accidents de parcours et/ou une absence d’éducation, et non quelque chose qui aurait pré-déterminé cette personne, et surtout pas ses gènes, pourquoi pas, dans ce cas, un sort ou une malédiction, comme on l’a cru jadis ?

Jusqu’à monsieur Sarkozy, c’était surtout ailleurs qu’en France que l’on cherchait le gène de la violence, de l’infidélité, de l’homosexualité, des troubles comportementaux, voire ceux du suicide ou de la pédophilie.

Si les préjugés du candidat UMP étaient adoptés, cela aboutirait même à une profonde remise en cause de nos lois : si le crime qu’il cite est dû aux gènes, eh bien la personne qui l’a commis est irresponsable, que voulez-vous qu’elle y fasse, elle, elle n’y peut rien, elle est victime de ses gènes. Par conséquent, il ne conviendrait pas de la condamner, mais de la juger irresponsable et de la mettre dans un établissement psychiatrique idoine, car il conviendrait quand même de protéger la société de ces agissements.

Cette "théorie" qui affirme que pour les humains « la part de l’inné est immense » est absurde et dangereuse. Elle remplace le parti pris humaniste qui caractérise notre culture par une vision vétérinaire des humains. Cet anti-humanisme, dans le sens où cette façon de penser abaisse la dignité humaine en la réduisant à un déterminisme biologique, à des faiblesses et des forces innées, n’est rien de moins qu’une théorie de la famille des racismes qu’on appelle l’eugénisme.

Arguments supplémentaires pour réfuter la thèse de N. Sarkozy
Heureusement que d’un point de vue scientifique, tout cela n’a aucun fondement sérieux, car tous les progrès actuels dans la recherche montrent que le terrain biologique ne détermine jamais la personne et que pour « les relations entre l’inné et l’acquis il y a des interactions réciproques et continues entre les gènes et l’environnement et que ce sont ces interactions qui participent à la construction progressive d’un enfant et d’une personne [3] ». Et si les gènes font la taille ou la couleur des cheveux, c’est l’éducation, l’instruction et la politique qui sculptent le reste, sur la base de notre capacité à apprendre qui est commune à toute l’espèce humaine.

Soulignons également l’absence totale de rigueur de raisonnement du candidat à l’élection présidentielle quand il utilise le cas de l’autisme : des chercheurs ont effectivement montré ces dernières années que dans le cas de l’autisme, il existe, pour un quart des cas, des affections génétiques connues. Les trois quarts restants demeurant d’origine inconnue. Mais, même s’il était avéré que tous les cas d’autisme étaient dus à un facteur génétique, rien, absolument rien, n’autoriserait un esprit sérieux de généraliser ce cas particulier de l’autisme, à la pédophilie, au suicide, au cancer du poumon du fumeur et du non-fumeur, à l’homosexualité... [4].

En reliant ces propos à un dossier antérieur
Certains se souviennent encore du rapport de l’INSERM sur "Le trouble des conduites chez l’enfant et l’adolescent", publié en septembre 2005, à la suite duquel Nicolas Sarkozy avait inscrit dans son avant-projet de loi sur la prévention de la délinquance, le principe d’une « détection précoce des troubles du comportement » chez les jeunes enfants (à partir de 3 ans !) troubles supposés conduire à la délinquance à l’adolescence. Une pétition de 200 000 signatures avait été nécessaire pour que le gouvernement retire en juin 2006 les dispositions de M. Sarkozy.

Désormais nous voyons les présupposés qui ont conduit l’ex-ministre de l’intérieur à ce genre de politique : il pense que dans la délinquance « la part de l’inné est immense » et donc qu’il est possible de détecter dès la toute petite enfance les futurs délinquants. D’où cette politique qui consiste à bâtir sur des observations presque anodines, un système de stigmatisation, faisant de ces presque-bébés des prédélinquants, ce qui est une violence indigne.

Quant à nous, nous pensons que s’il est effectivement possible de constater chez des enfants de 3 ans des comportements qui posent problèmes, ceux-ci réclament cependant une réponse éducative. Or, l’éducation est justement une difficulté de fond de notre société actuelle, parce que nous avons plus que du mal à concevoir que les enfants doivent recevoir une éducation, des repères, qui ne peuvent que venir de l’extérieur, parce que personne ne naît avec. Cette réponse éducative s’oppose donc à la réponse répressive à la Sarkozy, tout comme elle s’oppose à la réponse médicamenteuse (Ritaline, notamment), qui reposent toutes deux sur une représentation de l’humain réduit à du biologique, c’est-à-dire qui nient l’humanité, reposant elle sur un ordre symbolique transmis.

Il va de soi que la généralisation de cette façon d’appréhender les problèmes serait une véritable catastrophe pour la politique de notre pays, qui n’a pas besoin de ce fléau supplémentaire.

Pour conclure
Devant cet épisode de la campagne, on ne peut s’empêcher de faire le lien avec les façons de procéder et les thématiques de la révolution néo-conservatrice états-unienne : pour ne citer qu’un nom, citons celui de Charles Murray, qui avec deux pamphlets, "Losing Ground" [5] et "The Bell Curve" [6] a commencé par provoquer une transformation des contenus des débats. Et malgré des critiques sérieuses contre ces provocations, celles-ci ont ensuite durablement transformé la teneur les représentations politiques des Etats-Unis et les politiques elles-mêmes. Veillons à ce que cela ne se produise pas chez nous sous l’impact des polémiques introduites par N. Sarkozy.

Cet épisode de la campagne aura aussi été très utile, en permettant de connaître beaucoup mieux M. Sarkozy, qui a dévoilé l’opinion qui est à la base de sa façon de concevoir l’Homme et donc la société ainsi que sa politique. C’est ce déterminisme génétique qui est également au cÅ“ur de son idée de la rupture. Il nous a même révélé l’origine de cette tournure d’esprit : enfant, il fut choqué par les préjugés de son entourage sur l’homosexualité, l’anorexie, l’autisme. A moins que ce ne soit dû aux migraines dont il est frappé : « C’est totalement héréditaire. Ma mère était migraineuse, mes fils sont migraineux. Je crois que c’est un patrimoine génétique ».

En tout cas, il ne s’agit que d’opinions extrêmement sommaires qui alliées à ses talents de polémistes lui jouent de mauvais tours quand il s’interroge : « Qui peut me dire que c’est normal d’avoir envie de violer un enfant ? » Ce n’est pas une question de normalité M. Sarkozy, il s’agit d’une perversion, de quelqu’un qui n’est pas né pervers, comme vous n’êtes pas né avec votre charisme, mais qui l’est devenu en raison d’accidents de parcours dans son existence.

Ainsi M. Sarkozy, la politique ce n’est pas créer les conditions pour que ceux qui par hasard auraient hérité de bons gènes puissent vivre sans être contrariés par ceux qui en auraient de mauvais, afin que la vie soit "la sélection des plus aptes", mais travailler à instituer les règles, les repères et les conditions qui permettront à tous de se construire une existence où ils ne seront pas livrés à la sauvagerie de la force, des intérêts ou des pulsions (même lorsqu’on les appelle concurrence, marché et consommation).

[1] Il y aurait à dire sur cette phrase, mais contentons-nous de préciser qu’à notre avis, si les humains sont certes façonnés par leur "environnement", c’est en fait la personne humaine et son environnement, qui sont tous deux façonnés par les repères symboliques que les Humains se transmettent de génération en génération dans la mesure de ce qu’ils arrivent, à chaque génération, à ré-instituer.

[2] Notre bonhomme est un grand migraineux, au point d’avoir manqué deux conseils des ministres depuis un an, pour raison de migraines insoutenables

[3] Jean-Claude Ameisen, président du comité d’éthique de l’INSERM, Le Monde 11.04.07

[4] Pour les amateurs de logique : si une exception infirme une proposition universelle, la présentation d’un cas particulier valide ne valide pas la proposition universelle

[5] Charles Murray, "Losing Ground : American Social Policy, 1950-1980", 1984 ("Terrain perdu : la politique sociale américaine, 1950-1980")

[6] Charles Murray, "The Bell Curve : Intelligence and Class Structure in American Life", 1994 (La courbe en cloche : l’intelligence et la structure de classe dans la vie américaine)


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