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Les premiers jours de M. Sarkozy
22 mai 2007

Plateforme2007 se place résolument dans l’opposition au nouveau Président de la République. Nous expliciterons donc notre positionnement au fil de l’actualité, pour ne pas être une de ces oppositions fictives, comme on en voit beaucoup. Quelles analyses pouvons-nous dresser au bout de cette première courte semaine d’exercice du pouvoir ?

Les points positifs
Il y en a ! A commencer par la taille du gouvernement. 15 ministres, 5 secrétaires d’Etat, fait une équipe gouvernementale bien plus opérationnelle que les gouvernements pléthoriques que nous avons régulièrement connus. Le gouvernement resserré à environ 15 membres faisait d’ailleurs partie de nos propositions.

L’ "ouverture" est aussi une bonne chose. Elle permettra entre autres de rendre plus visibles certaines des convergences entre la "droite" et la "gauche".
- Bernard Kouchner est le plus emblématique de ces ralliements : atlantiste, favorable à l’intervention en Irak en 2003, mais surtout partisan ultra de la cause européiste et du "oui" en 2005, exactement comme M. Sarkozy ; un des pires choix possibles comme ministre des affaires étrangères. Mais un "homme de gauche" faisant la diplomatie d’un gouvernement de "droite", aura le mérite de mettre en lumière, pour ceux qui voudront bien les voir, les faux semblants.
- Eric Besson, le baronnet socialiste renégat, ami de N. Sarkozy, qui avait fait parler de lui en février lorsqu’il avait démissionné du PS en accablant S. Royal, il montrera que de la sociale démocratie à la démocratie libérale il n’y a qu’un tout petit pas.
- Jean-Pierre Jouyet, énarque de la promotion Voltaire (avec Hollande, Royal, Sapin, de Villepin, Donnedieu de Vabres), un proche des Hollande-Royal, membre du groupe de hauts-fonctionnaires "Spartakus", qui avait appelé à une alliance PS-UDF pendant la campagne de la présidentielle... quand on vous dit que ce ne sont que des nuances qui les distinguent !
- Enfin Martin Hirsch, qui s’il n’est pas le timide débutant en politique que l’on croit, voyez sa biographie, est le seul parmi les quatre qui apportera éventuellement quelque chose de nouveau dans le débat politique (voyez le rapport « Au possible nous sommes tenus », ou le résumé dans l’encadré).

La désignation de Mme Rachida Dati, garde des sceaux et ministre de la justice, est à plus d’un titre une bonne chose. Nous sommes curieux de voir comment le parti socialiste, qui a l’écouter est l’incarnation des vertus politiques sur terre, expliquera que ce n’est pas lui, mais un gouvernement de "droite", qui a été le premier à confier un ministère majeur à une personne de la "deuxième génération" comme "on dit".

La distribution des compétences entre les ministres présente également des aspects qui méritent d’être soulevés : d’abord le ministère Juppé, regroupant l’écologie, le développement et l’aménagement durables, et les transports. Le rattachement du secrétariat d’Etat aux affaires européennes au ministre des affaires étrangères, parce que l’Europe relève effectivement des affaires étrangères, va également dans le bon sens, malgré les convictions de son ministre de tutelle. Enfin, le « haut commissariat aux solidarités actives contre la pauvreté » est une innovation qui pourrait apporter des changements positifs. Mais nous ne comprenons pas comment M. Hirsch, qui a refusé le titre de ministre (mot qui veut dire serviteur), peut imaginer que "haut commissaire" est une terminologie plus humble.

Tout cela déplace les lignes et met une belle pagaille dans les états-majors politiques des perdants, PS et UDF-Modem. Ce dernier, qui voit en plus sa stratégie d’ouverture reprise de fait par N. Sarkozy, va avoir du mal à maintenir un groupe parlementaire à l’Assemblée nationale, vu que nombre de ses élus sont allés à l’UMP, trouvant la stratégie de François Bayrou trop hasardeuse ou son autorité trop pesante, ou les deux. Au final ce contexte pourrait être une excellente chose s’il ne renforçait pas le camp présidentiel. Car nous nous heurtons une fois de plus au même problème : l’alternative politique républicaine qui permettrait de débloquer la situation n’étant pas opérationnelle, ce sont les partis hégémoniques et gestionnaires qui récupèrent systématiquement le pouvoir et nous infligent leurs politiques.

Les premiers discours
Pour le reste, nous trouvons de bons indices des orientations qui seront prises dans les discours déjà prononcés. Si nous partageons la volonté du Président de réhabiliter le travail, l’effort, le mérite et le respect, les autres idées exprimées dans sa première allocution à l’occasion de son installation du 16 mai sont loin de mériter la même appréciation. Soulevons les points de désaccord les plus sensibles et les plus lourds de conséquences.

M. Sarkozy a exposé qu’il allait Å“uvrer contre l’injustice car pour beaucoup de Français « les sacrifices n’étaient pas équitablement répartis ». Effectivement, mais quand on sait qu’il a pour projet le "bouclier fiscal" pour les plus riches, de supprimer l’essentiel des impôts sur la succession et qu’il a approuvé les baisses d’impôts tout au long des dernières années, cette phrase est totalement incompréhensible, voire absurde.

Dans ce même discours d’installation, symbolique s’il en est, M. Sarkozy a évoqué, une fois de plus, « la prise de risque » comme une valeur, une posture bonne en tant que telle. Avec tous les libéraux, il partage en effet la "mystique du risque". Or, le risque n’est rien en lui-même. Au mieux, il est la conséquence, l’effet collatéral, d’un acte courageux ou audacieux, et ce sont le courage ou l’audace qui sont dignes de respect. Sinon, le risque n’est que "goût du risque" et de ce fait vulgaire et morbide.

Citons encore sa promesse de s’efforcer de construire une « démocratie irréprochable ». Quand on sait ses pratiques en la matière, on se demande bien ce que cela veut dire, lui qui a menacé de « virer la direction de France 3 » parce qu’il avait été contrarié en arrivant sur le plateau d’une émission de la chaîne, lui encore qui a fait limoger Alain Genestar, directeur de Paris Match, pour la publication d’une "photo pipole" le concernant, le transformant en arroseur arrosé, lui qui a pipolisé sa famille comme personne (excepté Ségolène Royal). Démocratie, démocratie... comme disait l’autre : « les promesses n’engagent que ceux qui les croient ».

Dans l’après-midi du 16 mai, dans son discours lors de la cérémonie d’hommage aux martyrs du Bois de Boulogne, il a joué tous les registres de l’émotion et du lyrisme, en faisant lire la lettre de Guy Moquet à ses parents la veille de son exécution, en mobilisant tous les symboles de la Résistance, le refus de la soumission de la France, les valeurs et l’amour de la France, en insistant bien sur ceux qui étaient allés jusqu’au sacrifice ultime. Le lieu, les faits commémorés, tout contribuait à faire vibrer les cordes sensibles de tout un chacun. Le problème c’est que dans un premier temps nous avons peut-être cru que ces choses étaient dites pour nous, pour nous les rappeler, pour nous souvenir ensemble, pour nous recueillir. En fait, tout cela a été dit pour nous convaincre que le nouveau Président de la République incarnait cette épopée, lui l’homme de la globalisation, lui qui dit "oui" à la soumission de la France aux grands intérêts privés, lui qui ne veut pour rien au monde résister à l’idéologie du marché et de la concurrence, lui qui accepte la dissolution de notre pays dans l’Europe.

D’ailleurs les intentions opérationnelles de ce lyrisme de subterfuge n’ont pas été bien longues à se dévoiler, car pour finir son discours il a lancé que nous devions comprendre que « pour mettre fin au cycle éternel du ressentiment et de la vengeance il a fallu construire l’Europe ». Le voilà le pot aux roses ! Tout ça pour nous amener à nous soumettre à sa version de la "construction européenne". Vous ne devriez pas jouer avec ces allumettes-là, M. Sarkozy, d’autant que l’argument est faux (voyez cet article sur www.les-europes.org.

De toute façon il faudra que le Président sache, que tant qu’il ne s’est pas expliqué, sinon excusé, sur son discours de Washington du 12 septembre 2006, lorsqu’il a parlé de la « France arrogante », qui aurait cherché à mettre « ses alliés dans l’embarras », ce genre de sorties patriotiques de sa part seront douteuses.

Désaccord catégorique
Quoi qu’il en soit, complétant notre désaccord fondamental au sujet de ses propos sur le déterminisme génétique, notre opposition résolue au nouveau président se fonde sur une approche de la politique diamétralement opposée à la sienne. N. Sarkozy pense accomplir la politique grâce à un environnement concurrentiel, par de la vitalité, par la capacité d’initiative des petits et grands "gagneurs" (Bolloré, Bouygues, Lagardère, etc.). Nous, nous pensons la politique comme l’activité qui institue les cadres qui portent toute la société, les gagneurs comme les autres. Que cette trame institutionnelle précède les contributions des uns et des autres, lesquelles ont vocation à s’inscrire dans la trame et non la trame à se soumettre aux initiatives des "gagneurs". Certes, certains apportent plus, mais ce n’est ni grâce à ce qu’ils ont apporté, ni grâce à leur personne qu’une société "tourne bien", c’est la qualité du cadre institutionnel qui "porte" tous les citoyens qui est déterminante.

C’est de cette tournure d’esprit vitaliste que vient entre autres la volonté de M. Sarkozy de parier encore plus sur la globalisation pour essayer de mieux tirer notre épingle du jeu. Le contexte dérégulé de la globalisation est par excellence le plus propice à l’épanchement de la vitalité de tous ceux qui s’imaginent "gagneurs" et est pour eux un véritable miroir aux alouettes. La formule « travailler plus pour gagner plus » signant en quelque sorte l’ambition et la stratégie sarkozienne pour la finalité (gagner plus) et les moyens (travailler plus). Le sens de l’existence se réduisant, ou plutôt s’annihilant dans du "plus", de l’insatiablilité.

Nous, nous pensons qu’il faut combattre la globalisation, et la re-réguler, pour des raisons politiques, économiques, sociales, environnementales, par devoirs envers les générations à venir. L’actuelle fuite en avant effrénée dans le marché et la croissance est d’ores et déjà condamnée, car non durable. Nous devrons changer. Mais pour changer les pratiques, il faudra changer les idées, à commencer par celles qui soumettent la politique aux "pseudo-lois" de l’intérêt et de la concurrence, aux actions des individus, à leur subjectivité et aliènent le bien commun aux initiatives de personnes et aux intérêts privés, indépendamment de tout débat public, d’examens rationnels, de politique. Or, jusqu’à preuve du contraire, c’est du côté "libéral" que penche lourdement M. Sarkozy, quoi qu’il en dise par ailleurs dans certains discours, grâce au talent de son porte-plume gaulliste, Henri Guaino.


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