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Abattre le « consensus de Bruxelles »
De la nécessité de nommer notre adversaire et nos objectifs
26 juin 2008, par François Bunner

Les questions économiques occupent une place prépondérante parmi les idées qui ont un impact sur nos sociétés. Certaines d’entre elles restent un certain temps en haut de l’affiche d’où elles nous influencent. Pendant la seconde moitié du XXème siècle elles eurent pour nom « consensus keynésien », puis « consensus de Washington ». Actuellement, si malgré moult tentatives aucune critique du « consensus de Washington » n’aboutit, il nous semble que c’est parce que nous manquons d’un point de vue synthétique qui décrive ce qui se passe, afin que nous arrivions à nommer judicieusement cette doctrine par laquelle on nous gouverne. Afin de palier à ce manque, nous proposons de définir le « consensus de Bruxelles ».

Le XIXème siècle avait connu une croissance aussi régulière qu’inégalement répartie et une impressionnante stabilité monétaire. Quoi qu’il en soit, des conditions de ce XIXème siècle qui s’est terminé avec la Première Guerre Mondiale, il ne reste rien. La guerre déstabilisa complètement les anciens équilibres. Les Etats s’endettèrent pour payer l’effort de guerre, les monnaies furent dévaluées, la production et la consommation furent bouleversées, la politique se transforma également.

Après la Première Guerre Mondiale, de gros efforts d’austérité furent entrepris pour tenter, en vain, de retrouver les regrettés équilibres. Arriva la crise de surproduction de 1929 qui se propagea à l’ensemble des pays développés. Les Etats firent alors des dévaluations dites compétitives pour se relancer grâce aux exportations. Les difficultés perdurèrent. Puis vint la Deuxième Guerre Mondiale.

Dès les premières années de la guerre, les gouvernements se préoccupèrent de préparer des règles pour l’économie mondiale d’après-guerre. Il était alors évident que la grande instabilité qui avait régné pendant l’entre-deux-guerres, et les problèmes sociaux qui en avaient résultés, étaient en partie responsables de la montée des idéologies qui avaient déclenché la catastrophe. Aussi les autorités furent alors très préoccupées de mettre en place un système monétaire et financier, qui soit un meilleur garant de stabilité. Le Traité de Bretton Woods en fut le résultat.

« Consensus keynésien » et programme du Conseil National de la Résistance

Face aux politiques néoclassiques — dominantes pendant les années de l’entre-deux-guerres — le grand économiste anglais de la première moitié du XXème siècle John Maynard Keynes, fut le chercheur dont les travaux marquèrent l’avènement d’une économie faisant toute sa place à l’action politique. Les néoclassiques croyaient, et croient toujours, à l’auto-régulation des marchés, à l’idée que les marchés trouvent spontanément un équilibre optimal. Keynes refusait cet acte de foi et fit progresser la théorie et la pratique de la régulation politique de l’économie.

C’est à Keynes que l’on doit les "politiques de relance" qui, bien que commençant par creuser les déficits publics, ont pour effet de relancer l’économie. C’est à ses travaux également que l’on doit les politiques de soutien de la demande, au pouvoir d’achat des ménages. Enfin c’est à Keynes que l’on doit les bonnes dispositions du Traité de Bretton Woods en 1944, qui mit en place pour les 30 années suivantes des entraves fort utiles pour brider les institutions financières afin de limiter la spéculation et la captation des richesses produites par le travail. Malheureusement, White, le représentant du Département du Trésor des États-Unis, avait alors réussi à imposer ses propositions — et par là les intérêts des USA — contre celles de Keynes, ce qui engendra les faiblesses du système de Brettons Woods et conduira à la désindexation du dollar le 15 août 1971, puis à la liquidation des institutions telles qu’elles avaient été conçues en 1944 pour juguler l’instabilité.

Mais des années 40, jusque dans les années 70 — dans ce que pour la France on a appelé les "Trente glorieuses", qui furent inspirées par l’ambition de solidarité du Programme du Conseil National de la Résistance — ce sont les techniques économiques du « consensus keynésien » qui ont pour l’essentiel guidé la politique économique de bon nombre de pays au monde (hors bloc soviétique) pour le plus grand bien du monde du travail. Non que la situation engendrée par ce « consensus » fut idyllique, mais elle allait en s’améliorant. Néanmoins, ces politiques s’étant usées chemin faisant, au lieu d’être réactualisées elles furent progressivement éliminées par les adversaires de la régulation politique de l’économie qui pendant 30 ans avaient patienté et fourbi leurs armes.

« Consensus de Washington »

C’est sur le modèle de la formule du « consensus keynésien » que l’expression de « consensus de Washington » fut inventée en 1989. Sous ce vocable, l’économiste John Williamson voulait identifier l’ensemble des politiques économiques, monétaires et fiscales qui furent mises en Å“uvre à partir des années 70 pour remplacer les régulations keynésiennes. On peut en identifier 6 directions principales : rigueur monétaire, rigueur budgétaire, libre-échange, privatisations, déréglementation et relance par l’investissement privé. Tous ces intitulés sont désormais familiers au citoyen de 2008, ils sont les "petits noms" de la globalisation.

Le « consensus de Washington » s’est répandu sur la planète entière, grâce aux nombreuses facilités, et aux encore plus nombreuses espérances, que promettaient les "dérégulations". Mais il s’est aussi imposé par la séduction qu’il a exercé sur les élites politiques et économiques qui voulaient à tout prix participer au grand marché globalisé. De fait, le « consensus de Washington » est la boîte à outil de la globalisation.

On peut dire que presque tous les pays ont alors connu, de "gré" ou de force, des politiques d’"ajustements structurels" afin de se convertir aux nouvelles règles du jeu : de force comme pour les pays en voie de développement, car ceux-ci se les firent imposer par les experts internationaux intervenant pour le FMI et la Banque Mondiale, institutions qui furent préalablement converties à cette idéologie ; mais de "gré", comme pour nous en France, qui nous sommes imposés nous-mêmes ces "remèdes" de charlatans sans qu’on viennent expressément nous contraindre de l’extérieur.

En Europe, bien que peu de pays aient connu de véritables plaidoyers électoraux en faveur des politiques du « consensus de Washington », tous y sont actuellement soumis. Comment ? Mais "grâce" à l’Europe ! à la "construction européenne". C’est par les politiques européennes, les traités européens, les directives européennes que le « consensus de Washington » a été introduit par nos gouvernants qui ne voulaient plus gouverner. Les annonces promettaient monts et merveilles, beaucoup d’emplois, la prospérité, de la croissance, la paix, et tant d’autres miroirs aux alouettes. Les citoyens ont laissé faire.

« Consensus de Bruxelles »

Ainsi appelons « consensus de Bruxelles » la version européenne du « consensus de Washington ». Ceci dit, le « consensus de Bruxelles » est un « consensus de Washington » aggravé, car il en reprend toutes les dispositions néolibérales, mais les met en Å“uvre dans toute leur radicalité et les complète par de délétères mesures politiques.

Pour la radicalité, passons sur l’acharnement à systématiser les privatisations ou l’aveuglement avec laquelle la Politique Agricole Commune (jachères, quotas, etc.) est appliquée malgré les pénuries, l’exemple de l’Euro est encore plus clair. En matière de monnaies, les néolibéraux réclament des monnaies fortes et font donc la chasse à l’inflation. C’est effectivement ce que fait la BCE, mais ce avec un fanatisme inconnu de la Réserve fédérale des USA, qui souvent assouplit sa politique des taux afin de ne pas trop peser sur l’investissement et l’emploi. Nonobstant ce premier assaut de zèle, les européens sont allés encore plus loin que tout le monde en complétant ce premier dispositif par des mesures budgétaires supplémentaires : ils ont énoncé les fameux critères de convergence de la zone Euro en matière de déficits publics, qui doivent rester dans la limite de 3% du PIB pour le déficit annuel et de 60% du PIB pour le déficit cumulé. Seule compte la conformation zélée à leurs "tables de la loi", les finalités de l’économie sont escamotées.

Mais le « consensus de Bruxelles » complète surtout le « consensus de Washington » par de dangereuses dispositions politiques :

- En premier lieu la « supranationalité » par laquelle les citoyens sont obligés de céder leur souveraineté, leur liberté de décider, à l’échelon "communautaire" (entendre "fédéral" comme l’avoue V. Giscard d’Estaing, 2003, p. 33), donc vers "quelque chose", l’UE, qui devient un Etat fédéral alors que personne ne l’a annoncé ainsi et qu’il n’existe pas de communauté de citoyens qui corresponde à cet "Etat". "Etat" dans lequel il n’y a donc pas de possibilité de faire de la politique, ce que chacun sait, puisqu’il n’y eut jamais de vrai débat politique en Europe, ni même seulement entre deux de ses pays, par exemple en 2003 sur les retraites lors des grèves en France, Allemagne, Autriche et Italie, qui pourtant ont eu lieu au même moment. Mais le déplacement de la souveraineté continue en douce, sans être affirmé, ni assumé. On laisse croire qu’on peut toujours décider de sa politique énergétique, de ses retraites ou des OGM, alors qu’en réalité tout est décidé par des "traités" et des "directives" rédigés par les fonctionnaires de Bruxelles, textes qui sont tous prépondérants sur nos lois.

- En second lieu vient l’« infranationalité » par laquelle on soutient les "régions", sous prétexte de subsidiarité avec la complicité de nouveaux féodaux, en introduisant ainsi des façons de gouverner qui déstabilisent les Etats. Mais dans le « consensus de Bruxelles » on soutient aussi, habillement, les communautés ethniques comme on l’a vu dans l’article 2 de la "constitution" européenne (voyez l’explication) qui donne explicitement des droits spécifiques aux « personnes appartenant à des minorités », ce qui, on devrait le savoir en Europe plus que partout ailleurs au monde, conduit à l’impossibilité de faire de la politique et donc à la violence. Cette disposition est d’ailleurs en rupture avec la tradition juridique de toutes les grandes déclarations des droits de l’Homme, de l’ONU ou du Conseil de l’Europe.

Ensemble, « supranationalité » et « infranationalité » organisent le contournement et l’affaiblissement de la démocratie, c’est-à-dire une véritable subversion du civisme et de la politique.

- Enfin, il faut mettre en évidence la façon dont la "concurrence", "libre et non faussée", est dans le « consensus de Bruxelles » devenue une valeur cardinale, au même titre que l’égalité, la liberté ou la fraternité pour un citoyen français, hissant "l’économie sociale de marché" au niveau d’un fait de civilisation de toute première importance. Cette obsession de l’économie, de la performance économique ou de la production, la faisant exister pour elle-même et non pour le bien commun, est certes une passion humaine, mais elle trahit la tradition politique qui a fait de nous des Hommes et des citoyens, et non des consommateurs-producteurs-flexibles-se-divertissant. Ces deux versions de l’humanité sont incompatibles.

Reprendre notre liberté, continuer notre histoire

Le « consensus de Bruxelles » nous a été imposé de façon déloyale sans que jamais il n’ait fait l’objet d’un véritable et franc débat démocratique, il n’a séduit que certaines "élites" de la politique et des affaires, il a été imposé au peuple sous des flots de promesses qui n’ont jamais été tenues et sous prétexte que la France serait "trop petite", que c’était l’Europe ou la misère et la guerre.

Dans notre histoire, devant les difficultés (pendant la Guerre de Cent ans, la Révolution ou l’Occupation), il y a toujours eu une partie des Français succombant à la tentation de trouver des réponses ailleurs, parce qu’ils étaient convaincus que la France n’avait plus rien à dire. C’est cette même tragédie qui se rejoue aujourd’hui autour du « consensus de Bruxelles ».

Mais comme ceux qui jadis ont cru que l’histoire de France n’était pas achevée parce qu’eux avaient encore des choses à faire et à dire, nous pensons que face au « consensus de Bruxelles » nous devons chercher dans le meilleur de notre histoire une réponse singulière, adaptée et pertinente aux défis de notre temps. C’est notamment dans l’actualisation du programme du CNR, dans la diplomatie et des politiques industrielles gaulliennes, eux-mêmes déjà des réactualisations du meilleur de ce qui était disponible avant, que se trouve un trésor de politiques avec lequel nous pourrons bâtir un avenir digne.

Le véritable clivage de notre politique opposera alors, il oppose déjà en réalité, ceux qui veulent continuer notre république indivisible, laïque, démocratique et sociale, à ceux qui persisteront à vouloir se soumettre et à nous soumettre au « consensus de Bruxelles ».


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