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Sarkozy et la "stratégie du choc"
N. Sarkozy pris en flagrant délit de manipulation de la mémoire
27 août 2008, par François Bunner

Le discours de N. Sarkozy, lors de la commémoration du massacre de Maillé le 25 août 2008, est d’une facture tellement choquante qu’il nous faut absolument nous élever contre cette manipulation de notre mémoire. Comme Naomi Klein l’a bien expliqué ("La stratégie du choc", Actes Sud, 2008) ce genre de déclarations procède d’une méthode délibérée qui vise à infliger des chocs émotionnels à l’opinion publique afin de la désorienter et de contrôler ses choix politiques.

Avant de contrer ce méfait, nous voulons que les habitants de Maillé sachent que nous prenons leur malheur très au sérieux, tellement d’ailleurs que c’est à l’occasion de cette commémoration que nous nous décidons à ne pas laisser passer cette nouvelle sortie sarkozienne que toute la France a encore dû subir, même si nombre de citoyens de Maillé semblent avoir apprécié qu’enfin une place digne de ce nom leur soit faite dans les commémorations de notre nation.

Le 25 août 1944, des soldats allemands massacraient 124 personnes du village de Maillé (Indre-et-Loire, à une cinquantaine de kilomètres au sud de Tours), soit un quart de ses habitants. Le nom de ce bourg n’a jamais fait la une des magazines pipoles, mais les citoyens consciencieux connaissaient ce drame et savent qu’on a souvent cité le nom de Maillé, ne serait-ce que pour dire qu’il n’avait pas reçu la reconnaissance de la nation qu’une telle tragédie aurait pu lui valoir.

Entre la commémoration de la libération de Paris (ce même 25 août 1944) et celle du massacre d’Oradour-sur-Glane (10 juin 1944) qui a vu l’assassinat d’un plus grand nombre de personnes (642 victimes), le village de Maillé n’a effectivement pas eut une attention de premier plan de notre communauté nationale. Mais l’obtient-on jamais ? Buchères 68 personnes massacrées, Ascq 86 personnes, Tulle 99 exécutions, le Vercors 639 combattants et 201 civils, il y a tant d’autres victimes. Sommes-nous assez fidèles à leurs mémoires à eux tous ? Cette fidélité étant la seule véritable attention digne de ce nom. Quoi qu’il en soit, dans les rangs des citoyens, et ils sont nombreux, le drame de Maillé n’était pas aussi méconnu que N. Sarkozy le laisse entendre. Mais peut-être ce dernier parle-t-il pour lui et les gens de son monde, les pipoles, accordons-lui ce point.

Le vrai problème des inévitables inégalités dans ces commémorations est qu’elles laissent des marges de manÅ“uvre très faciles à exploiter pour des prestidigitateurs comme notre orateur, qui ne se gênent pas pour en tirer profit. Nous l’avions déjà vu à l’Å“uvre avec Guy Mocquet et les fusillés de Chateaubriand ou les fusillés de la cascade du Bois de Boulogne, entre autres. La recette est simple, repérer une cause tragique à commémorer, notre histoire en est pleine, dire qu’il y eu une injustice et jouer à fond sur les émotions, agiter les sentiments, réclamer que l’on se repente. Plus que d’occuper l’esprit du "petit peuple", la remémoration de la tragédie et le poids des mots utilisés le plongent surtout dans un état de choc. Pendant ce temps il ne s’occupe pas de politique et laisse les mains libres à ceux qui veulent le soumettre à leurs volontés, à l’Europe et la globalisation par exemple.

Si vous croyez cette description exagérée, allez vous-mêmes sur le site de l’Elysée pour voir avec quelle complaisance N. Sarkozy se livre aux descriptions des horreurs commises, cela représente environ la moitié de son discours, et expliquez-nous quel en est le sens, sachant que ces considérations ne l’amènent pour finir que sur une abyssale interrogation pseudo-philosophique qui de plus est faussement posée : « une folie meurtrière s’empara de quelques-uns d’entre eux (des soldats allemands) [...] ces hommes qui brusquement semblent perdre toute humanité [...]. » Ceux qui connaissent les monstruosités commises par toutes les armées nazies durant toute la guerre apprécieront le "quelques-uns" et le "brusquement". « [...] Ces hommes ne sont plus des Allemands, plus des soldats, plus des Hommes, ils sont des bourreaux [...] » Mon pauvre monsieur, le problème est justement là : ils étaient des Allemands, des soldats et des Hommes. Et pour finir : « [...] comment une telle sauvagerie est-elle possible ? » qui semble dire « eh oui, tout est dans tout, les hommes sont monstrueux, qu’y pouvons-nous, tout cela est totalement incompréhensible, ne cherchons plus. » Avec les prémisses qu’il s’est données, il est évident qu’arrivé à ce point de son développement il soit devenu difficile de penser sérieusement.

Encore faut-il dans cette hypothèse supposer que le but de ce discours était de penser sérieusement au drame de Maillé. Nous pourrions allègrement franchir le pas suivant et affirmer que ce discours ne visait une fois de plus qu’à frapper de stupeur les auditeurs pour les laisser dans un état de choc afin de les neutraliser pour une durée supplémentaire, jusqu’au choc suivant, et ainsi de suite. Et nous franchissons ce pas. Nous affirmons que le but de cette commémoration comme de nombreuses autres, si ce n’est de toutes les commémorations à la mode sarkozienne, est de choquer l’opinion publique, de frapper de stupeur la nation pour la neutraliser. Cette "stratégie du choc" est d’ailleurs ancienne chez nous, car pour faire la politique selon son bon vouloir, notre oligarchie a eu besoin de se débarrasser du peuple, des citoyens français, de l’histoire de leurs luttes et de leurs victoires. Et comment cette oligarchie a-t-elle procédé sinon par ce que l’on a appelé la "repentance", qui a consisté à contraindre les citoyens à considérer que leur histoire était un ramassis d’horreurs dont il fallait se défier et qu’ils devaient l’abandonner pour entrer dans une nouvelle ère, pour "s’ouvrir à l’Europe et au monde".

Un autre point insupportable de ce discours consiste en un total renversement du poids des responsabilités du drame de Maillé. Les Allemands : leur ambassadeur est présent, donc ils compatissent, et ils construisent l’Europe "avec nous", donc tout va bien, et l’on sait qu’un procureur de Dortmund a même ouvert une enquête en 2004 sur ce massacre, donc il ne sert à rien de s’attarder sur ces vieilleries qui fâchent, ils sont pardonnés. Mais la France, la France a commis une grave iniquité qui réclame que N. Sarkozy vienne en personne « réparer une injustice ». Et l’on reconnaît le Sarkozy de toujours, qui n’a jamais de mots assez durs contre notre pays : « En ignorant si longtemps le drame de Maillé, en restant indifférente à la douleur des survivants, en laissant s’effacer de sa mémoire le souvenir des victimes, la France a commis une faute morale. » Et sur quel ton tout cela est proféré. Trois erreurs, à moins qu’il ne s’agisse de malhonnêtetés, en une seule phrase : le drame de Maillé n’a jamais été ignoré, la France n’a jamais été indifférente à sa souffrance et elle n’a jamais laissé s’effacer le souvenir de ses victimes. L’honnêteté demanderait de préciser que d’autres symboles ont été retenus au détriment de celui de Maillé. Ainsi dans le symbole d’Oradour-sur-Glane ce sont tous les villages suppliciés et leurs habitants qui se retrouvent, comme dans les combats du Vercors ou de la libération de Paris ce sont tous les combats de la Résistance que l’on célèbre, et dans le supplice de Jean Moulin par exemple, le supplice de dizaines de milliers d’autres résistants auxquels on rend hommage. Quelle est donc cette « faute morale » dont parle ce monsieur ? Il n’y en a pas. N’est-ce pas par contre une « faute morale » que de falsifier la vérité ?

Et au final quel était le but de toute la cérémonie ? Témoigner aux habitants de Maillé le respect et l’affection de la nation ? Que non ! Cette commémoration a été instrumentalisée, elle a été organisée pour défendre les politiques sarkoziennes. L’actualité a fait qu’il y fut question de l’Afghanistan et de la question européenne. Nous pouvons même préciser que toutes les complaisantes descriptions des sévices n’ont servi qu’à intimider les éventuelles critiques, en mettant en place une riposte émotionnelle qui laisse entendre : « si vous osez critiquer ce discours et ses sous-entendus, vous montrerez que vous ne respectez pas les victimes de ces épouvantables massacres et vous ferez l’unanimité contre vous », ce qui permet d’obtenir un effet maximal pour la "stratégie du choc".

Ainsi, toute la fin du discours est consacrée à tirer les leçons du drame de Maillé selon N. Sarkozy :
« C’est en se souvenant d’événements qui se sont produits ici, que nos enfants sauront qu’il ne faut jamais transiger avec le totalitarisme, avec le fanatisme, avec les idéologies de mort, qui transforment les Hommes en tueurs, en tortionnaires, en bourreaux aveugles. » Entendez : c’est ce qui se joue avec le totalitarisme actuel, le terrorisme islamiste, et précisément qu’il ne faut pas transiger avec ceux qui ont tué nos soldats la semaine dernière dans le bourbier Afghan — il en fut question un peu plus tôt — bourbier dans lequel l’ancien maire de Neuilly s’entête à engager la France en bon auxiliaire de la politique états-unienne qu’il est.
« Ils sauront qu’une nation, c’est d’abord la volonté de se défendre ensemble pour que des événements tels que ceux qui se sont produits ici, ne puissent plus se reproduire. » Cette perspective est totalement fausse, le projet qui fonde la nation française n’est pas un projet qui existe d’abord par rapport à un ennemi, il est un projet pour soi dont la finalité est le Bien commun et c’est parce que d’autres ont voulu le détruire et le soumettre qu’il a si souvent fallu dans notre histoire le défendre les armes à la main. Notons au passage, la manÅ“uvre qui, sous prétexte d’empêcher que les choses ne se reproduisent, consiste à tout réduire à un re-surgissement du nazisme (Saddam Hussein, les Serbes, les Iraniens, les Coréens du Nord, Chavez, bientôt les Russes et ici l’islamisme), elle est si courante.
« Ils sauront ce que l’éternelle guerre civile européenne a engendré pendant des siècles comme malheurs avant que l’Europe décide de s’unir pour que cela ne recommence jamais, voilà pourquoi je suis tellement attaché à l’idéal européen. » Nous y voilà... Tout ça pour ça. Comment qualifier ce passage ? Que des poètes parlent de "guerre civile européenne" admettons, toute guerre est une guerre civile dans l’humanité, mais qu’un homme d’Etat en exercice utilise cette formule pour parler de politique ce n’est pas sérieux. L’Europe n’a jamais été une seule nation, les guerres en Europe n’ont pas été des guerres civiles, il ne faut pas jouer sur les mots. De plus, N. Sarkozy affirme là que les raisons des guerres en Europe se réduiraient à la "non-union" de celle-ci, c’est une falsification de l’histoire inqualifiable. Escamotés l’impérialisme, le militarisme et la « politique de la race » (la définition du nazisme), il n’y aurait jamais eu de projets politiques fort différents sur le continent, ni d’idéologies concurrentes, juste une "non-union" et c’est en raison de celle-ci qu’il y aurait eu la guerre. Et en logicien émérite, N. Sarkozy poursuit son élucubration et conclut qu’il faut l’union pour qu’il n’y ait plus la guerre. Quelle indigence. Pour ceux qui croyaient que seuls des Cohn Bendit, des Kouchner et quelques autres pouvaient raconter des sottises pareilles, désormais ils savent que N. Sarkozy leur livre une rude concurrence sur ce terrain. Et dire que cet homme a réussi à se faire élire lors de l’élection présidentielle de l’an passé et qu’il n’habite pas seulement le palais de l’Elysée, il y exerce la magistrature suprême.

Ne faudrait-il pas sérieusement songer à le faire démissionner avant que cette errance ne nuise encore plus gravement à notre pays ?

PS : pour examiner les raisons de la paix en Europe depuis une soixantaine d’années, voyez "L’Europe a-t-elle vraiment apporté la paix ?".


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