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Le "rêve américain" et les "retards français"
Complaisance pour les uns et hypercriticisme pour les autres
4 novembre 2008

Les très nombreux commentaires qui ont marqué en France la campagne électorale des élections présidentielles aux Etat-Unis n’ont cessé d’être sous-tendus par deux figures mythiques dont le contraste ne fait que souligner la complicité : le "rêve américain" et les "retards français". Ils pourraient malheureusement avoir tous deux de beaux jours devant eux.

Le "rêve américain" et le "retard français" se font merveilleusement écho. Il se pourrait bien qu’ils aient même été inventés l’un pour l’autre, ou bien qu’ils existent l’un par l’autre. Le "rêve américain" permet à son rêveur de s’échapper de la réalité et de planer dans un ailleurs d’autant plus idéal qu’on ne le connaît généralement pas autrement que par ces machines à rêver que sont le cinéma et la télévision. De plus, en raison même de cette sorte d’existence lointaine, il ne court pas le risque de devoir être comparé un jour avec la réalité dont nous aurions eu une expérience concrète. Cette situation permet au dit "rêve" de fonctionner indéfiniment.

Les "retards français" au contraire sont supposés être tissés de la réalité vécue de la vie des gens, ils sont les réceptacles de toutes les frustrations, les exutoires de tous les ressentiments de la vie que nous subissons, qui, faut-il le rappeler, est la conséquence de notre colonisation économique et culturelle partie du "rêve américain". En ces temps de début de crise économique et sociale découlant de la crise engendrée par la dérégulation des subprimes aux USA, cette idée devrait être compréhensible par à peu près tout le monde.

Contrastes

- Les Etats-uniens commencent enfin à débattre des conséquences de leurs guerres en Afghanistan et en Irak, après avoir rêvé de démocratiser le monde grâce à elles et été incapables d’empêcher le déclenchement de ces catastrophes annoncées : ils ont le courage d’affronter leur histoire en face, « ce n’est pas en France que l’on verrait ça ».
- Ils entrevoient quelques effets délétères sur l’économie de leur croyance dans le marché, et de son expression concrète, leur industrie financière, on les loue pour leur lucidité ; mais on continue de vitupérer contre ce travers archaïque et typiquement français de vouloir réguler, ou alors on parle de régulation avec une telle légèreté que cela dessert la cause.
- Obama pulvérise les chiffres de la campagne électorale la plus chère : c’est un progrès pour la démocratie et à la première occasion on brocardera les règles de l’élection présidentielle française.
- Le taux de participation pourrait être exceptionnellement haut avec peut-être plus de 50% de participation : c’est une leçon de démocratie ; nous en avons régulièrement plus de 70%, voire plus de 80%, mais la démocratie française est en retard, on le sait bien, et les votes des français sont réactionnaires, c’est également bien connu.
- la politique des Etats-Unis est saturée de références à la "race" et aux "communautés", qui font planer sur elle de terribles menaces de tensions et de conflits, mais c’est la citoyenneté française qui est déclarée néfaste et devrait être abandonnée au profit du communautarisme et de l’ "affirmative action".
- Les "américains" ont la fâcheuse tendance à s’imaginer les envoyés de Dieu sur terre, on ne s’en choque même plus, on les trouve même modernes et c’est la laïcité française qui ne serait plus adaptée, et qui devrait être rafraîchie.
- Etc. etc. etc. quel que soit le sujet, le réquisitoire est à charge contre la France.

Mais surtout, Obama est réputé être noir, donc il est une leçon vivante donnée à la terre entière, et à la France en particulier, qui est réputée être quasiment raciste, quand elle n’est pas accusée de l’être effectivement :
- pas un mot sur le fait qu’avant que la génération actuelle soit au pouvoir il y a déjà eu chez nous de nombreux députés, des ministres et un président du Sénat de couleur alors qu’aux USA régnait l’apartheid ;
- pas un mot sur le fait qu’avec cette même génération ce sont toutes les classes populaires, "non-blanches" ou pas, qui ne sont plus représentées dans les lieux de pouvoir et que le vrai problème que nous devons affronter est là, mais pour cela il faudrait faire le bilan de la politique de ladite génération et donc de la politique française au lieu de s’ébaudir sur des événements qui se passent ailleurs et qui n’ont absolument rien à voir avec notre histoire ;
- pas un mot sur le fait que les propositions de B. Obama sur l’OTAN et la diplomatie "occidentale" ressemblent à s’y méprendre à celles de G. W. Bush ;
- pas un mot sur le fait que ses projets sociaux, pour lesquels nous lui souhaitons toute la réussite possible, mais dont nous savons qu’il n’est pas le premier à en envisager les réformes, ont jusqu’ici toujours échoué et que la majorité des Etats-uniens, démocrates ou républicains, fidèle au mythe des pionniers, est hostile à ce genre de politiques.

Mais qu’importe, tout est beau aux USA. Quoi qu’ils fassent c’est mieux. Que faire quand des citoyens ont un jugement aussi altéré et qu’ils manifestent par là qu’ils préfèrent se raconter des histoires et ne veulent plus être des citoyens ?

Servitude et vassalisation
Commençons par dénoncer une évolution toujours plus prégnante qui nous fait passer d’une « servitude volontaire », que pouvait dénoncer un La Boétie, à une véritable « volonté de servitude », une inclination assumée, et même revendiquée, argumentée, sur la pente douce de l’irresponsabilité et de la servitude — qu’on espère, à tort, douce également. Nous ne sommes pas en face d’une opération de vassalisation dans le sens où elle serait orchestrée par une agence secrète et des officines, non, mais nous nous vassalisons bel et bien par le biais de cette étape intermédiaire au cours de laquelle nous nous provincialisons avec délectation en devenant les spectateurs de la politique des USA : en nous laissant séduire par les spectacles à paillettes, par notre penchant pour la facilité, par notre goût pour le moindre effort, par notre immaturité qui nous fait opter pour le rêve et fuir la vie réelle. Ainsi, nous devenons les spectateurs, les sujets provinciaux et finalement les serfs d’un empire, au moment même où celui-ci amorce son reflux.

Ce que des citoyens sérieux feraient
Notre politique, la politique de la France, doit être une politique de coopération internationale non d’alliance "occidentale" dans le cadre de l’Otan comme le proposent B. Obama ou J. McCain. Celle-ci nous conduirait tout droit au choc des civilisations. Notre politique, la politique de la France, doit être une politique de l’Etat fort, qui se donne les moyens de s’imposer face aux intérêts privés (au lieu de venir à leur secours sans conditions comme dans la crise financière actuelle et de céder une fois de plus au miroir aux alouettes du marché). Notre politique doit se faire un devoir de réguler l’action des intérêts privés au lieu de les laisser déshabiller l’Etat. Comme nous le répétons depuis bien avant la crise des subprimes, ce sont ainsi les secteurs de la monnaie, de la finance et du commerce international qui doivent être re-régulés de toute urgence. Il faut non-seulement un nouveau traité de Bretton-Woods (pour recadrer la monnaie et la finance), comme certains l’ont découvert récemment, mais encore un nouveau traité de Marakech (pour réorganiser le commerce mondial) qui permette de relocaliser l’économie.

Il ne sert en effet à rien de se passionner pour la campagne opposant Obama à McCain, en espérant que le premier réalise des miracles on ne sait trop comment, si dans le même temps on laisse nos dirigeants ânonner des propos incohérents sur la "régulation" parce que ce mot vient de faire une entrée fracassante dans leur vocabulaire, après qu’ils aient dit l’exact contraire pendant tout le reste de leur carrière, et alors que dans le même temps ils vont signer un traité de libre-échange avec l’Inde (29 sept. dernier), qu’ils veulent autoriser le travail du dimanche, faire travailler les salariés pauvres jusqu’à 70 ans, ou encore généraliser les stock-options pour tous (trois propositions formulées en ce seul mois d’octobre 2008).

Si nous voulons préparer un avenir digne pour nos enfants, soyons des citoyens et évitons de passer notre temps à nous émouvoir pour des enjeux électoraux sur lesquels nous ne pouvons rien en pariant sur la dernière coqueluche des médias.


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