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Comment Nicolas Sarkozy veut neutraliser le vote du peuple français
5 février 2007

Les récentes critiques de Nicolas Sarkozy sur l’Euro, sur "l’impuissance" de l’Union européenne ou sur "la naïveté" dont elle fait preuve dans les négociations commerciales ne comptent pour rien, car elles ne sont accompagnées d’aucun engagement. Au contraire, en annonçant, pour le cas où il serait élu, l’adoption par le Parlement d’un "mini traité européen" ne reprenant que les nouveautés contenues dans la "constitution" européenne, il tente une manÅ“uvre afin de s’assurer que le « non » des Français n’ait aucune conséquence sur le mécanisme européen.

Nicolas Sarkozy n’est pas le seul des candidats à la présidentielle, qui ayant activement fait campagne pour le « oui » à la "constitution" européenne prétend transcender le clivage exprimé lors du référendum du 29 mai 2005. Pourtant, dans son discours d’investiture du 14 janvier 2007, où il esquisse une analyse des raisons qui ont poussé les Français à dire « non », il ne retient aucune des critiques sur le texte, son esprit ou les orientations qu’il confortait. Il se félicite au contraire du « travail remarquable » accompli sous la présidence de V. Giscard d’Estaing.

Pour défendre son « oui » il a recours à l’habituelle croyance en l’Europe et à l’incantation à « avancer », comme s’il ne pouvait s’agir que d’avancer coûte que coûte sans que la question du cap ou de la direction soit posée : « Je veux être le candidat qui dit à celui qui a voté « oui » : j’ai voté « oui » aussi et comme vous, je crois à une France ouverte sur le monde et à une Europe qui permettra à la France d’être plus grande. Comme vous, je crois que rester immobile serait mortel quand tous les autres avancent ».

Comme si ces vagues métaphores permettaient de saisir la question, comme si les "nonistes" voulaient une France fermée et immobile, comme si pour parler de ces questions il était nécessaire de flatter les Français avec des perspectives d’une « France plus grande ». Et comment donc ?

Ne s’adressant qu’aux seuls partisans du « oui », ce n’est qu’indirectement qu’il évoque ceux qui ont voté « non », comme des perdants, des peureux, des personnes hantées par le déclassement, à qui il n’a qu’une mesure à proposer : que les "gagnants" tendent la main à ceux qui ont peur. Citons ce morceau de bravoure intégralement : « je veux lui dire aussi (à celui qui a voté « oui ») qu’il serait plus mortel encore de juger celui qui a voté « non » au lieu de chercher à le comprendre. Je veux lui dire que la France qui gagne perdra tout si elle méprise la France qui ne se sent pas bien. Je veux lui dire que tous nos destins sont liés, que tout ce qui divise les Français affaiblit la France, que tout ce qui affaiblit la France affaiblit chacun d’entre nous. Je veux dire à celui qui n’a pas peur parce que tout va bien pour lui qu’il doit tendre la main à celui qui a peur de l’exclusion, à celui qui vit dans la hantise du déclassement, parce que nul n’est à l’abri des accidents de la vie, parce que notre capacité à vivre ensemble, à nous comprendre et à nous respecter est notre bien le plus précieux ».

Par cette déclaration psychologisante et confuse, le candidat UMP escamote les arguments qui ont infligé la défaite que l’on sait en 2005 à tous les partis du cÅ“ur de l’échiquier politique français (UMP, PS, UDF, auxquels il faut ajouter presque l’unanimité des médias), arguments qui opposent d’une part les Français qui jugent insatisfaisante l’évolution de l’UE ou subissent ses effets dans leur vie quotidienne et qui ont compris que les politiques européennes consistent à imposer à marche forcée les principes de la globalisation et d’autre part les Français qui ont voté « oui », par croyance, par certitude qu’il ne peut en être autrement, par lassitude, parce qu’ils se sentent encore épargnés ou tout simplement parce qu’ils profitent du fait d’être du bon côté de la barrière.

De ce fait, quand N. Sarkozy indique que « L’urgence c’est de faire en sorte que l’Europe puisse fonctionner de nouveau en adoptant par la voie parlementaire un traité simplifié », il ne répond à aucune des préoccupations exprimées par le peuple français. Pire, sa stratégie du "mini traité" garde tous les défauts de la "constitution" en les amplifiant : elle retient les traités précédents, dont l’esprit à été rejeté, et elle vise à mettre en place un processus de décision (notamment des majorités qualifiées) qui permettra de « fonctionner de nouveau », mais dans une direction qui a elle aussi été rejetée.

Enfin, le "mini-traité" ne permettra jamais de réussir les promesses faites par N. Sarkozy :
- en raison du dogme de la concurrence, qui est le principe fondamental de l’UE, c’est en pure perte que N. Sarkozy peut souhaiter « que cesse la naïveté et que l’on impose la réciprocité dans les négociations commerciales », car les traités existants, repris dans le texte constitutionnel et forcément laissés intacts dans le "mini-traité" ne le permettent pas et fixent même le principe d’une concurrence toujours plus ouverte y compris en dehors de l’Union ;
- en raison des règles de la Banque centrale européenne (BCE), dont Nicolas Sarkozy ne dit rien, puisqu’il ne dénonce que les effets (Euro fort pénalisant les exportations hors de l’Union, augmentation des prix), d’ailleurs l’Allemagne, par la voix de sa chancelière, a déjà annoncé une « position allemande très ferme » sur la question de l’indépendance de la Banque centrale européenne ;
- en raison de l’augmentation du nombre de domaines où les décisions sont prises à la majorité qualifiée (c’est l’esprit de la "construction européenne"), qui conduit en fait à réduire les possibilités de mener des coopérations renforcées ; il serait nécessaire, contrairement à ce qui était proposé dans le traité constitutionnel, que deux Etats qui ont la volonté de coopérer puissent le faire sans qu’un minimum d’un tiers des Etats membres (soit 9 actuellement et plus au prochain élargissement) y participe et sans que les autres puissent s’y opposer. On voit bien ici combien le souhait « d’une Europe dans laquelle personne ne peut obliger un Etat à s’engager dans une politique à laquelle il est opposé, mais dans laquelle aussi personne ne peut empêcher les autres d’agir » nécessite bien plus que la simple reprise d’un chapitre du TCE qui selon le candidat UMP, ferait "consensus".

Le plus choquant dans les projets de Nicolas Sarkozy est qu’il ignore délibérément les critiques de la majorité des Français et qu’il veuille faire adopter « par la voie parlementaire » les points qui n’étaient pas dans les traités existants, sachant que tout le reste est inchangé, foulant ainsi au pied le vote de la nation, sous prétexte « d’urgence », en faisant appel à une représentation parlementaire qu’il sait acquise à sa cause, puisque gauche et droite confondues avaient par avance approuvé à 92% les modifications de la Ve République, afin que celle-ci puisse être soumise à la "constitution" européenne qui fut ensuite rejetée.

Pour défendre les orientations qu’il évoque pour l’Union Européenne, il faudrait que Nicolas Sarkozy s’appuie sur le « non » des Français (et des Hollandais) afin de renégocier les traités existants et changer leur orientation. Mais de cette posture, pas la moindre trace. Aussi, il faut qu’il sache qu’il ne pourra pas graver dans « un traité simplifié » le type de mesures qu’il a précisé dans son intervention à Bruxelles, le 8 septembre 2006 devant la Fondation Amis de l’Europe et la Fondation Robert Schuman. La lettre et l’esprit de ces politiques et de ces traités ont justement été rejetés le 29 mai 2005. Et cela change tout.

Nous avons changé d’ère politique. Que faudra-t-il dire et faire pour que ces responsables politiques l’entendent ?


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