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Réquisitoire contre le libre-échange
Défi à l’intégrisme libre-échangiste
23 mars 2007Nous publions la lettre ouverte de six économistes français qui lancent un défi à leurs homologues défendant le libre-échange. C’est avec un grand soulagement que nous accueillons cette initiative que nous pourrions qualifier de "soulèvement de l’intelligence et du bon sens". Chacun lira avec grand profit les arguments qui sont esquissés ici. Enfin le débat commence qui va obliger les théoriciens et les idéologues du dogme du libre-échange de regarder en face les faits et les dégâts qu’ils ont inspirés et commis.
POURQUOI NOUS LANCONS UN DEFI PUBLIC A l’INTEGRISME LIBRE-ECHANGISTED. Cayla, B. Gerbier, J.-L. Gréau, E. Husson, G. Lafay, J. Sapir
protectionnisme.eu Plus aucun candidat sérieux à l’élection présidentielle n’ose aujourd’hui évoquer la mondialisation en des termes positifs. Quelques-uns parmi les plus lucides proposent, plus ou moins timidement, des solutions visant à atténuer les effets, jugés désormais globalement négatifs, dans cette ouverture totale aux biens, services, travailleurs et capitaux que nous expérimentons à marche forcée et de manière progressive depuis le début des années 70. L’homme de la rue, quant à lui, et toutes les études le démontrent, n’a ni peur ni honte de déplaire à la pensée dominante en place. Il se déclare ouvertement partisan des thèses visant à protéger l’Europe de la concurrence déloyale de certains pays. Il ne croit pas au libre-échange unilatéral. Les sondages montrent que les plus réticents à ce laisser-faire mondial sont les Français (ce qui n’est pas une surprise) et les Américains, dont on nous raconte pourtant qu’ils profitent à fond de cette ouverture. D’un côté donc des hommes politiques tiraillés entre un électorat de plus en plus hostile à l’intégrisme libre-échangiste et des experts estampillés comme tels, garants de cette « indépassable Raison » qui nous commande de mettre en concurrence des travailleurs dont les salaires varient de 1 à 20 ou 30 parfois, ainsi que la mise en concurrence « pure et parfaite » avec des pays qui justement refusent ces règles et pratiquent tous les dumpings et protections possibles et imaginables... Deux mondes sont donc face à face en 2007 : d’un côté une population mondiale de plus en plus inquiète, et de l’autre « Ceux qui Savent », ces derniers vitupérant de plus en plus fort contre ces peuples ignorants et ingrats et contre des politiques, décidément trop à l’écoute des citoyens et donc peu fiables... Le moment semble pourtant venu de se confronter à la réalité, et de rétablir la vérité, la théorie des avantages comparatifs de Ricardo servant aujourd’hui de prétexte à un aveuglement collectif comme il y en a eu jadis avant la crise de 1929. S’expriment désormais, sur les 2 rives de l’Atlantique, ceux qui ne croient pas, béatement, que les pays « riches » vont se spécialiser dans la haute valeur ajoutée, et que des pays comme l’Inde et la Chine (2,5 milliards d’habitants), qui forment chaque année une armée d’ingénieurs, vont se contenter de produire les biens les moins rentables. N’en déplaise à Patrick Artus, Elie Cohen et Jean Pisani-Ferry, ardents dévots associés d’une cause perdue, il n’existe pas de créneau sur lequel la guerre des coûts ne fera pas rage. La Chine est déjà le leader mondial de l’exportation de matériel technologique. Des géants de l’informatique tels que Google, Microsoft ou Dell ouvrent à tour de bras des centres de recherche en Inde. Il n’y a pas que les plate-formes téléphoniques qui sont délocalisés. A Madagascar, des entreprises proposent dès aujourd’hui, à des sociétés françaises, l’externalisation de leurs services comptables. C’est donc l’ensemble des salaires de nos pays, et non plus seulement les salaires des travailleurs peu qualifiés, qui se trouve entraîné dans une spirale de baisse, conduisant par là même à l’atonie de la demande intérieure et de la croissance. C’est tout le paradoxe de l’économie allemande, qui, pour gonfler ses excédents commerciaux et gagner des parts de marché en Chine, assèche sa demande intérieure, fait stagner sa croissance, et connaît finalement un sous-emploi équivalent à celui de la France. La logique infernale de croissance molle qui découle de ces distorsions n’en est qu’à mi-chemin. Les dégâts sociaux sont déjà considérables et l’on voit le tissu social des pays européens se déchirer sous nos yeux. Pourtant, ce n’est peut-être que le début car ce qui nous guette c’est - comme en 1929 - une crise de demande mondiale qui débouchera sur un véritable chaos économique et social. Nos sociétés et nos économies sont en très grave danger. Il n’y a aucune chance de voir les pays émergents renoncer à leur stratégie de croissance et aux méthodes qui les accompagnent. C’est pourquoi il est indispensable de refuser le terrorisme intellectuel d’une poignée de clercs dont aujourd’hui l’ultime argument est de maudire les partisans du protectionnisme face à l’échec de plus en plus flagrant de leurs théories. Qu’est-ce que le protectionnisme moderne ? Nos adversaires nous caricaturent en nous taxant de partisans d’une fermeture des économies européennes, comme si notre souhait était de transformer l’Europe en Cuba ou en Corée du Nord, alors qu’une spécialisation maîtrisée peut être bénéfique à tous. D’autres nous prêtent des arrières pensées électorales, que nous ne pouvons avoir car il existe des partisans du protectionnisme situés politiquement à droite comme des partisans du protectionnisme de gauche. La réalité est plus prosaïque. Le partisan d’un véritable protectionnisme moderne milite aujourd’hui, comme l’a proposé Hakim El Karoui dans son récent ouvrage « L’avenir d’une exception », pour le retour d’une souveraineté économique européenne dont l’objet est de mettre en Å“uvre des politiques de croissance expansionnistes L’outil qui va permettre que ces politiques expansionnistes profitent à la fois aux populations de nos pays et à celles de nos compétiteurs des pays émergents est la mise en place de barrières, de montants compensatoires ou d’ « écluses » tarifaires (peu importe la terminologie...) à l’entrée de l’Europe rendant équitables les conditions de production et les termes de l’échange, notamment au sein de zones régionales. Il ne s’agit pas là d’un retour en arrière mais de la condition sine qua non d’un retour à des politiques de croissance économique. La liberté du commerce n’est pas une fin en soi, et l’absence de règles dans ce commerce constitue bel et bien un choix politique. Celui-ci doit être assumé clairement par nos responsables. Nous lançons donc, à quelques semaines des élections présidentielles, à travers cette lettre, un Défi Public à ceux qui nous ont guidés vers l’abîme au nom de ce qu’ils appellent la Raison mais qui n’est, en fin de compte, que du panurgisme intellectuel. Lacordaire écrivait : « entre le faible et le fort, c’est la liberté qui opprime et la loi qui libère ». Nous pensons de la même façon qu’il n’y a aucune contradiction à promouvoir la liberté et à vouloir instaurer en même temps des règles claires pour rendre le commerce mondial soutenable à long terme. Les économistes signataires de cet article demandent par conséquent que soit organisée, sous forme de débat public et avec l’aide de la puissance publique, une confrontation égalitaire entre partisans d’un protectionnisme moderne et partisans du libre-échangisme intégriste, afin que nos compatriotes puissent juger, en leur âme et conscience, du seul et véritable enjeu économique qui vaille la peine, car c’est celui qui conditionne tous les autres. 12 février 2007 David CAYLA (Paris 1) Bernard GERBIER (Grenoble 2 ) Jean-Luc GREAU, Edouard HUSSON (Strasbourg) Gérard LAFAY (Paris 2) Jacques SAPIR (EHESS) La version originale du texte se télécharge ici. Par ailleurs nous ne pouvons que vous encourager à continuer la lecture sur le site Pour un protectionnisme européen qui contient de nombreuses autres ressources, dont nous aurons l’occasion de reparler. Autres articles de la rubrique
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