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"Angélisme" contre "légende noire"
Considérations sur l’argumentation
31 mars 2007

Ceux d’entre-nous qui font des efforts pour défendre la possibilité de la politique contre la pensée "libérale", ou le principe d’une intervention des pouvoirs publics sur le cours des choses, et en général, l’imposition de repères institués à la vie qui va, ont tous éprouvé de grandes difficultés avec leurs contradicteurs qui très souvent réduisent nos positions à une caricature de laquelle il est difficile de se défaire, ce qui compromet notre argumentation. L’objet de cet article est de présenter une façon de se dégager.

Dès l’instant où vous aurez saisi la structure de ces arguments, vous tiendrez le fil d’Ariane d’une contre-argumentation très percutante. Vous ne serez pas surpris de constater que l’opposition ici décortiquée recoupe exactement celle de « l’Homme institué » et de « l’Homme spontané ».

Exemples typiques :
- Si vous défendez l’idée que l’économie doit être régulée, contre l’idéologie du libre-échange, de bons esprits, passablement savants, vont vous taxer de "protectionniste", sous-entendu, vous êtes archaïque ;
- Si vous défendez l’indépendance ou la souveraineté nationale, condition de la démocratie, on vous taxe de nationaliste. Si vous parlez de nation, c’est-à-dire de la communauté des citoyens, on vous traitera aussi de nationaliste ;
- Si vous défendez des réformes de l’Education nationale fondée sur l’autorité de l’enseignant qui repose sur ses compétences et ses connaissances, on vous accuse de vouloir revenir à l’école de grand-papa, voire aux sévices corporels ;
- Si vous pensez que notre politique de défense ou le budget de la défense sont une part importante de la politique de la France, on vous accuse d’être militariste et impérialiste ;
- Si vous contestez le bien fondé de la "construction européenne" en soutenant la "coopération" contre le "fédéralisme", votre vertueux opposant vous accusera de ne rien comprendre à l’histoire de l’Europe, de l’entraîner vers la guerre et en plus de vouloir isoler la France.

A chaque fois, les repères, les références culturelles ou les institutions que nous pouvons invoquer pour parler de nos politiques (régulation, souveraineté, nation, autorité, défense, anti-fédéralisme, parmi tant d’autres), sont l’objet d’une « réduction à une légende noire ». S’appuyant sur le fait qu’une version déviée de ce dont nous parlons existe toujours en puissance (l’autarcie, le nationalisme, l’autoritarisme, le militarisme, etc. ce que personne ne peut nier, c’est juste humain ! mais ne sont-ils pas humains eux aussi...) nos contradicteurs s’autorisent à disqualifier par principe ce qui est dit. Ayant réussi à déclasser vos références et faire table rase de ce qui les précédait, ils peuvent alors sans difficulté introduire leurs idées angéliques qui, prétendent-ils, règlent le problème : la liberté des échanges (c’est-à-dire une version de celle-ci), l’épanouissement des enfants, une culture de la paix, l’unité de l’Europe, etc. dont les preuves restent toutes encore à faire.

La riposte s’opère en deux temps.

I. Désamorcer la "réduction à la légende noire" :
- Le protectionnisme n’est pas l’autarcie (dans quelque acception qu’on la prenne), mais les mesures prises par un gouvernement pour protéger ses citoyens ;
- Le nationalisme est une haine des autres et la perversion de l’idée de nation. Y réduire tout sentiment d’appartenance, et notamment celui à la nation élective, est un attentat contre l’honnêteté et la raison ;
- Le militarisme est lui aussi la perversion de l’esprit de défense qui est une dimension indispensable du civisme, non pour conquérir et vaincre des "ennemis", mais pour affirmer une capacité de défense et étouffer tout espoir de conquête ou de déstabilisation qui ne manque pas de naître là où cet esprit de défense n’est pas ;
- Réduire l’autorité, qui est la conscience de ce qu’il faut transmettre des repères institués aux nouvelles générations, à l’autoritarisme, qui n’est pas un excès d’autorité, mais une perversion de celle-ci, dans le sens où elle est fondée sur des certitudes étroites et broie les humains pour les réduire à ces certitudes, est aussi un raccourci qui relève de l’escroquerie intellectuelle.

II. Dégonfler la baudruche de l’angélisme dont on n’a jamais vu le commencement d’une réalisation :
- Personne n’a jamais vu les millions d’emplois promis par les européistes à l’époque de l’Acte unique européen, des traités de Maastricht et d’Amsterdam, quoique les "croyants de l’Europe" continuent imperturbablement de répéter leurs formules magiques, tout en se rendant complices de la destruction de l’Etat social, né du programme du Conseil National de la Résistance (CNR) et mis en place dans l’après-guerre ; d’autres politiques sont possibles ;
- Les tenants du pédagogisme, continuent imperturbablement de répéter qu’il faut aider l’enfant à s’épanouir, que le reste suivra, sans qu’on ait pu le constater, car le niveau de lecture, d’écriture, de calcul ne s’élève ni même ne se maintient, et surtout sans que les enfants se soient pour autant plus épanouis, au contraire, au regard de l’augmentation des troubles du comportement ;
- Les pacifistes n’ont jamais été capables d’empêcher la moindre guerre, et se sont toujours montrés les collaborateurs des Etats impérialistes en contribuant à désarmer moralement leur nation par des boniments ineptes, là où il eut fallu une ferme résolution pour maintenir une puissance de feu dissuasive.

Pour toutes ces listes de chimères angéliques, bons sentiments, promesses utopiques, bonnes intentions, ils n’ont pas le début du commencement d’une preuve de pertinence à présenter, juste le même discours à servir sempiternellement.

Donc, lorsque vous aurez réussi à remettre les choses d’équerre, la situation sera renversée : nos arguments seront dégagés de leur légende noire et les prétendues alternatives ramenées à ce qu’elles sont, des chimères dont la pratique est ou inexistante ou très problématique. Le débat, la discussion, pourront repartir sur des bases solides.

L’opposition qui se joue là est en fait ce que nous avons appelé notre problématique clé : entre d’une part des repères institués transmis, qui nous précédent, nous inscrivent dans l’humanité et nous cadrent au cours de notre "carrière" d’Homme, et d’autre part une vision spontanéiste de ce que c’est qu’un Homme, qui affirme que ce qui nous fait Homme surgit de l’intérieur et n’est dû à personne. Les tenants de « l’Homme spontané », foncièrement enclins à toujours vouloir imaginer que la vie des Hommes s’auto-organise, spontanément, et qui sont résolus à ne pas accepter que des repères extérieurs à leur spontanéité viennent mettre des jalons à leur effervescence, seront toujours rétifs à admettre l’importance des repères symboliques transmis. D’où leur incoercible tendance à toujours caricaturer ce qu’ils identifient comme ne procédant pas de leur spontanéité, qu’ils drapent au contraire de discours angéliques.

Rappelons-leur cette Pensée de Pascal : « L’homme n’est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête. » (frag. 678)

Enfin, quand on déformera vos propos de cette façon, demandez à vos interlocuteurs si lorsque leur chéri(e) leur dit « je t’aime », ils lèvent les bras au ciel en poussant des cris et en accusant leur tendre béguin d’être jaloux ? Car la jalousie est effectivement une perversion possible de l’amour. Normalement ils devraient convenir qu’on ne peut pas réduire l’amour à sa perversion. Demandez-en autant pour l’objet de votre discussion.


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