|
![]() |
Accueil > Cadre théorique > Anthropologie Analyses |
|
|
Dans les coulisses des "Trente glorieuses"
Ou comment l’abondance et la prospérité ont subverti notre culture politique
25 mars 2007Comme nous le disons en plusieurs endroits de notre site, nos difficultés actuelles ne sont pas seulement des difficultés objectives, conséquences de ce que nous inflige la globalisation, elles sont d’abord les conséquences de nos difficultés à penser la politique, voire l’impossibilité dans laquelle nous sommes de la penser. Nous tentons ici de tracer les grandes lignes de l’évolution historique qui nous a conduit dans cette impasse.
La période dite des "Trente glorieuses", qui désigne les trente années qui se sont écoulées après la fin de la Seconde Guerre Mondiale, est à juste titre considérée comme une période faste. Mais on ne sait pas toujours que c’est parce que les monnaies, la finance et le commerce international étaient suffisamment cadrés et contraints par des règles, que la croissance de la productivité fut accompagnée d’une évolution équivalente des salaires, ce qui permit une croissance soutenue sur toute la période, dont les fruits furent partagés par le plus grand nombre. Depuis, les règles et les contraintes ont été anéanties (par la fameuse dérégulation) par —c’est ce que nous voudrions montrer— une tournure d’esprit qui s’est précisément développée pendant ces mêmes années. En y regardant de plus près, tout dans cette période n’a pas été positif, car "dans les coulisses des Trente glorieuses", sous l’effet de la soudaine abondance, s’est joué une mutation de notre culture politique, qui a vu s’affirmer la volonté des individus de s’affranchir des cadres institués, tournure d’esprit qui est à l’origine de nos difficultés politiques, économiques et sociales actuelles, puisque nous avons le plus grand mal à concevoir qu’il nous faut imposer des limites, des cadres, des repères, à tout ce qui est humain, y compris l’économie, qui depuis domine toutes les activités humaines et même la politique. Le sujet humain Néanmoins, la tentation de s’affranchir des repères et cadres est une tentation permanente de toutes les générations dans toute l’humanité. Tous, nous songeons à les remplacer par des repères à nous, des cadres plus commodes, qui satisfont nos désirs et nos inclinations. Ces improvisations ayant des conséquences sur ceux qui vivent autour de nous, un contrôle social s’exerce qui contient et retient les pratiques qui passent les limites fixées, et de ce fait, les repères institués évoluent doucement. Mais depuis quelques décennies, depuis les années cinquante, tout s’est pour le moins accéléré. Pourquoi ? L’abondance et ses promesses Une espèce de "corne d’abondance" a semblé surgir dans l’histoire des Hommes, une "corne d’abondance" réelle ! Cette "corne d’abondance industrielle productiviste" a semblé pouvoir déverser à profusion et même à l’infini, des richesses pouvant contribuer à l’épanouissement et à la libération de l’humanité, donnant naissance à une forme nouvelle d’espoir prométhéen qui ouvrait de nouveaux horizons d’épanouissement, grâce à cette fertilité techno-scientifique et industrielle, qui de surcroît semblait même ne plus être tributaire des aléas de la nature. Il est difficile de s’imaginer aujourd’hui combien l’impact de ces transformations dans la vie quotidienne fut immense. De l’électroménager à la voiture ou l’avion, en passant par le mobilier et le confort, les objets de l’industrie culturelle (radios, chaînes hi-fi, tv, disques), un nouvel univers de possibilités a germé dans la société, posant de nouveaux repères, reléguant les anciens. Soudain, l’aptitude à acquérir, manipuler et tirer profit des nouveaux objets (machine à laver, réfrigérateur, tv, etc.) a joué un rôle inédit dans la capacité à réussir sa vie, concurrençant en cela les pratiques traditionnelles d’éducation et d’instruction. Par la possession d’un certain nombre de ces objets, et pour certains en acquérant l’habileté nécessaire pour s’en servir (bien conduire sa voiture), un amplificateur de la libération et de l’épanouissement individuel était offert à qui réussissait à s’en saisir, à un point inimaginable jusque-là . Ainsi, surgissant abondamment du système industriel, ne demandant que l’argent nécessaire à leur achat —ce qui à l’époque semblait acquis pour tous, moyennant un délai variable pour accumuler l’argent nécessaire— tous trouvaient en complément de leur formation initiale des opportunités supplémentaires. C’est ainsi qu’à un stade intermédiaire se mit en place une tournure d’esprit qui mit à égalité, ou distingua de moins en moins, d’une part ce qui construisait l’Homme et les sociétés humaines (les repères symboliques transmis) et d’autre part les objets de "la corne d’abondance industrielle productiviste", associés à une vitalité innée qui permettait aux individus d’en tirer parti. Dans la continuité, les repères étant brouillés, l’idée qu’on se faisait de ce qui construisait l’Homme a continué de se désinstituer et s’est plus explicitement déplacé, pour l’individu, de l’éducation et l’instruction à des dispositions spontanées qu’il ne fallait qu’accompagner pour que les enfants s’épanouissent, notamment en les immergeant dans un environnement riche des possibilités modernes afin qu’ils puissent précocement en conquérir les potentialités (voyez l’informatique aujourd’hui). En résumé, on a de moins en moins éduqué, pour se contenter et se faire un devoir de "stimuler". Pour la politique et la collectivité, l’évolution est semblable : les pratiques politiques, parmi lesquelles surtout celles des exécutifs, ont été suspectées, accablées, elles aussi comme étant autoritaires, archaïques ou colbertistes, et rejetées en bloc, afin de pouvoir être remplacées par des pratiques organiques émanant de la société, contre l’Etat. C’est ainsi qu’en déshabillant les pouvoirs publics on a habillé le marché, et renforcé l’idée que ce qui devait conduire l’évolution des sociétés ne procédait pas d’un ordre institué et de règles énoncées par la raison, mais de règles immanentes au social, révélées par les pratiques s’imposant de fait. Nous retrouvons notre problématique clé opposant :
Et nous pouvons dire que c’est l’abondance, avec les espoirs de prospérité sans borne qui l’ont accompagné, qui a rendu possible cette évolution. Mais nous devons constater que la croissance des salaires, que nous ne critiquons évidemment pas ! a eu certains effets en retour qui ont nui faute d’avoir été maîtrisés. Hors cet état de prospérité, tous étant concrètement tributaires de réseaux de solidarités, l’interdépendance impose à tout un chacun l’importance de la transmission et de la dette que l’on doit tant aux personnes qu’aux règles instituées et c’eut été délirer que de s’imaginer libre, autonome, humain par soi-même. Grâce à l’abondance, les solidarités pouvaient être contournées. Ce qui était devenu important, ce n’était plus ce qui était transmis, mais ce qui était produit, possédé, maîtrisé, les conditions pour que cela se passe étant considérées comme naturelles, irreversibles, allant dans le sens de l’histoire. Les affirmations générales souffrent toujours d’exceptions et réclament des nuances, néanmoins, nous pouvons dire que la génération qui a grandi dans ces circonstances et est devenue l’artisan de la mise en Å“uvre de cette tournure d’esprit qui a tant nui à notre société et à nous qui suivons, est parfaitement identifiable et est communément appelée la génération des babyboomers. Les uns sont actuellement aux postes de commande les plus importants de notre société, les autres, les classes populaires de cette génération, sont les premiers à avoir subi le joug des précédents, car partageant les mêmes valeurs, ils ont été incapables de leur résister. Nourris du même lait spontanéiste, ils ont pour se "libérer" défaits les cadres sociétaux, mais par la même tournure d’esprit, ils se sont rendus incapables de continuer de mettre des limites fermes à la finance, la monnaie, le commerce, contribuant à se transformer en gibier de la globalisation. Pour finir. Quelle que soit notre famille de pensée, notre culture politique à tous est essentiellement structurée pour lutter contre des contraintes politiques, économiques ou sociales, que nous considérons illégitimes ou excessives. Or, aujourd’hui, nos difficultés viennent de ce que nous devons lutter contre une idéologie et une puissance qui dominent nos sociétés dont le principe de fonctionnement est la séduction (la promesse de pouvoir échapper aux limites dans lesquelles nous avons été inscrits) et non la contrainte, et que nous sommes de ce fait tous partie prenante de notre aliénation. Echapper à cette domination suppose de s’affranchir de la séduction du spontanéisme. Autres articles de la rubrique
La globalisation n’est pas un phénomène économique
10 avril 2007"Angélisme" contre "légende noire" 31 mars 2007 |
|