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Le regard sur la France d’un Nobel de l’économie
Ou comment sortir de l’excès de pessimisme et ne pas renoncer à notre modèle juste et solidaire
6 avril 2007

En France, les critiques incessantes contre notre économie et notre régime de protection sociale, produisent un pessimisme excessif au regard des performances économique réelles de notre pays. Le regard extérieur de Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie en 2001, sur la situation française actuelle le confirme. Dans une interview France 3 datée du 2 Mars 2007, l’économiste américain insiste sur les qualités de l’économie française et l’importance de son modèle de protection sociale tout en regrettant les faux-semblants du débat sur le niveau des prélèvements obligatoires. Il considère que le « modèle américain » malgré certaines réussites indéniables conduit cependant à un inacceptable « désastre » social en laissant, par exemple, 50 millions de personnes sans couverture sociale.

« Je plaide pour l’efficacité économique. Mais dans le même temps, je suis favorable à une société de justice et de solidarité, » voilà comment Joseph E. Stiglitz, prix Nobel d’économie en 2001, professeur à l’université Columbia de New York et ancien vice-président démissionnaire de la Banque mondiale, définit son rôle d’économiste.

Dans l’interview accordée à France 3, Joseph E. Stiglitz insiste sur notre « pessimisme excessif à propos des performances de [n]otre économie. Car en France, la productivité est très bonne, la capacité d’innovation aussi. » Personne ne contestera qu’aujourd’hui « l’un des grands dossiers économiques concerne la mondialisation et la manière de s’y adapter. » A ceux qui pensent qu’ « il faut supprimer les protections sociales, renforcer la flexibilité, l’économiste américain répond qu’abordé de cette façon, le débat est mal engagé » car « il ne s’agit pas d’apporter des réponses structurelles mais des réponses macroéconomiques par le biais des taux d’intérêts fixés par les banques centrales, taux de change… Et dans ces domaines, on constate que la politique menée par les Etats-Unis ne fait qu’accroître les difficultés ! »

Puis par un bref tour du monde, Joseph E. Stiglitz observe qu’ « en Europe, les politiques macroéconomiques s’intéressent trop à l’inflation, et pas assez au chômage » et qu’« en assouplissant le système social et le Code du travail, on exacerbe les problèmes. » A titre d’exemple, il cite l’expérience « de nombreux pays d’Amérique latine : le chômage a augmenté et les bénéfices annoncés ne se sont pas produits. » Il conclut en soulignant qu’« en Europe, le plus grave problème, c’est l’augmentation des inégalités : le fait que certains bénéficient de la mondialisation et que d’autres doivent subir de plein fouet la précarité et la compétition venue d’ailleurs. »

Alors que faire ? Comprendre que l’enjeu réel, c’est le modèle de société porté par nos politiques publiques :
L’économiste insiste sur le fait que « les questions de structures ne constituent pas … le problème fondamental. Le problème fondamental, c’est une politique macroéconomique qui crée les inégalités. En poursuivant sur cette voie, on ne peut qu’empirer les choses. [A]u lieu de démanteler les protections, on devrait renforcer le système éducatif et les lois sociales. Il faut bien voir que la protection sociale, c’est aussi un moyen pour motiver les gens, leur permettre de travailler mieux. » C’est un modèle de société, une façon de concevoir la vie en commun qui accorde sa juste place aux institutions du service public qui est en jeu. « Aux Etats-Unis, [la protection sociale] est à la charge des entreprises. C’est ce qui amené General Motors au bord de la faillite. Résultat : de plus en plus d’Américains pensent qu’il faut se rapprocher du modèle européen. Nous avons donc besoin d’instaurer un dispositif public. » Joseph E. Stiglitz précise que « d’une manière générale, nous dépensons beaucoup d’argent [aux Etats-unis] pour les assurances de santé : 15 % du PIB y est consacré. Mais le système est inefficace : aujourd’hui, 50 millions d’Américains n’ont pas d’assurance sociale ! Pourtant, au cours des dernières années, le PIB des Etats-Unis a augmenté. Mais cette augmentation a profité aux plus riches, tandis que la situation de la plupart des citoyens empirait. Même la classe moyenne est touchée et vit davantage dans l’insécurité. » C’est ce qui rend cet économiste « sceptique » quant au "modèle" américain.

Le « mythe » de l’abaissement nécessaire des prélèvements obligatoires :
S’agissant du niveau prétendument trop élevé des prélèvements obligatoires en France, Joseph E. Stiglitz remarque qu’aux « Etats-Unis, on paye effectivement moins d’impôts. Mais que reçoit-on en échange ? Beaucoup moins de choses. Par exemple, pour avoir une couverture sociale, le citoyen doit payer des milliers de dollars. Des sommes qui viennent s’ajouter à l’argent payé pour les impôts. Il faut aussi mettre dans cette addition les pensions de retraites, qui sont privées. » Au contraire, nous dit-il, « en France, vous payez vos impôts et vos taxes, mais les assurances sociales sont comprises dedans. Ainsi, la charge totale n’est pas forcément plus importante. Une situation que l’on retrouve ailleurs en Europe. En Scandinavie, par exemple, le taux d’imposition est très élevé, les gens travaillent dur. Mais ils ont un excellent système de santé et un des meilleurs niveaux de vie du monde. La plupart du temps, tout ce qui se dit à propos du poids des impôts n’est donc qu’un mythe ! » L’économiste précise qu’aux « Etats-Unis, d’ailleurs, on commence à revenir là-dessus. La plupart des gens, même chez les républicains, pensent que nous avons été trop loin. Notre système éducatif, notre recherche en souffrent, à tel point que cela pourrait nuire à notre compétitivité. Pour réussir à s’adapter à la mondialisation, on a besoin d’investir dans l’éducation et la recherche. Mais évidemment, cela coûte de l’argent ! »

En conclusion, au lieu de suivre aveuglément un modèle importé, qui est profondément inégalitaire et destructeur, engageons nous plutôt en France à garantir une protection sociale et des services publics à nos concitoyens en assumant leur charge collectivement par une politique macroéconomique qui favorise le travail et l’innovation sans nous soumettre à la rente.


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